La Transformée
de Laplace
Transformer une équation différentielle en simple équation algébrique. C’est le pouvoir de la transformée de Laplace — l’outil incontournable de l’ingénieur, du physicien et du mathématicien pour résoudre les systèmes dynamiques.
L’idée fondamentale
Pierre-Simon de Laplace (1749–1827) est l’un des plus grands mathématiciens et physiciens français. La transformée qui porte son nom est un outil d’analyse qui permet de changer de domaine pour simplifier les calculs : on passe du domaine temporel \( t \) vers un domaine complexe \( s \), où les équations différentielles se transforment en équations algébriques, bien plus faciles à manipuler.
C’est exactement comme utiliser des logarithmes pour transformer une multiplication en addition : on change de registre, on simplifie, puis on revient au registre d’origine.
Résoudre une équation différentielle directement, c’est comme traverser une montagne. La transformée de Laplace creuse un tunnel : on transforme le problème, on le résout algébriquement, puis on revient dans le domaine temporel par la transformée inverse.
Définition
La transformée de Laplace d’une fonction \( f(t) \) définie pour \( t \geq 0 \) est notée \( \mathcal{L}\{f\}(s) \) ou \( F(s) \). Elle est définie par l’intégrale suivante :
\( t \geq 0 \) — variable temporelle (domaine de départ)
\( s = \sigma + i\omega \in \mathbb{C} \) — variable complexe (domaine image)
\( e^{-st} \) — facteur d’amortissement qui assure la convergence de l’intégrale
La transformée existe pour toutes les valeurs de \( s \) telles que \( \text{Re}(s) > \sigma_0 \),
où \( \sigma_0 \) est l’abscisse de convergence.
En pratique, on n’utilise presque jamais cette formule directement. On utilise plutôt les tables de transformées et les fractions partielles pour retrouver \( f(t) \).
Laplace vs Fourier : quelle différence ?
Les deux transformées sont proches, mais elles répondent à des besoins différents. La transformée de Fourier est un cas particulier de Laplace, obtenu en posant \( s = i\omega \).
Variable complexe \( s = \sigma + i\omega \)
Intégration sur \( [0, +\infty[ \) (signaux causaux)
Idéale pour les équations différentielles avec conditions initiales
Analyse de stabilité des systèmes (pôles dans le plan complexe)
Utilisée en automatique, électronique, mécanique
Variable réelle \( \xi \) (fréquence)
Intégration sur \( ]-\infty, +\infty[ \) (tous signaux)
Idéale pour l’analyse spectrale des signaux
Donne le contenu fréquentiel d’un signal
Utilisée en traitement du signal, audio, image, télécoms
Tableau des transformées usuelles
En pratique, on résout presque tous les problèmes à l’aide de ce tableau. Il est indispensable de connaître les entrées les plus courantes.
| Fonction \( f(t) \) pour \( t \geq 0 \) | Transformée \( F(s) = \mathcal{L}\{f\}(s) \) | Condition |
|---|---|---|
| Impulsion de Dirac \( \delta(t) \) | \( 1 \) | — |
| Échelon unité \( u(t) = 1 \) | \( \dfrac{1}{s} \) | \( \text{Re}(s) > 0 \) |
| \( t \) | \( \dfrac{1}{s^2} \) | \( \text{Re}(s) > 0 \) |
| \( t^n \) | \( \dfrac{n!}{s^{n+1}} \) | \( \text{Re}(s) > 0 \) |
| \( e^{at} \) | \( \dfrac{1}{s – a} \) | \( \text{Re}(s) > a \) |
| \( \sin(\omega t) \) | \( \dfrac{\omega}{s^2 + \omega^2} \) | \( \text{Re}(s) > 0 \) |
| \( \cos(\omega t) \) | \( \dfrac{s}{s^2 + \omega^2} \) | \( \text{Re}(s) > 0 \) |
| \( e^{at}\sin(\omega t) \) | \( \dfrac{\omega}{(s-a)^2 + \omega^2} \) | \( \text{Re}(s) > a \) |
| \( e^{at}\cos(\omega t) \) | \( \dfrac{s-a}{(s-a)^2 + \omega^2} \) | \( \text{Re}(s) > a \) |
| \( t \cdot e^{at} \) | \( \dfrac{1}{(s-a)^2} \) | \( \text{Re}(s) > a \) |
Les propriétés essentielles
\( \mathcal{L}\{\alpha f + \beta g\} = \alpha F(s) + \beta G(s) \)
On transforme terme par terme.
\( \mathcal{L}\{f'(t)\} = sF(s) – f(0) \)
\( \mathcal{L}\{f”(t)\} = s^2F(s) – sf(0) – f'(0) \)
C’est la propriété clé pour les EDO.
\( \mathcal{L}\!\left\{\int_0^t f(\tau)\,d\tau\right\} = \dfrac{F(s)}{s} \)
Intégrer dans le temps revient à diviser par \( s \).
\( \mathcal{L}\{f(t – t_0)\cdot u(t-t_0)\} = e^{-t_0 s} F(s) \)
Retarder le signal revient à multiplier par \( e^{-t_0 s} \).
\( \mathcal{L}\{f * g\} = F(s) \cdot G(s) \)
Le produit de convolution devient un simple produit.
Valeur initiale : \( f(0^+) = \lim_{s \to \infty} sF(s) \)
Valeur finale : \( \lim_{t \to \infty} f(t) = \lim_{s \to 0} sF(s) \)
Méthode : résoudre une EDO avec Laplace
C’est l’application reine de la transformée de Laplace. Voici la méthode complète en quatre étapes sur un exemple concret.
Résoudre l’équation différentielle :
\( y”(t) + 3y'(t) + 2y(t) = e^{-t} \)
avec les conditions initiales \( y(0) = 0 \) et \( y'(0) = 1 \).
Appliquer \( \mathcal{L} \) aux deux membres
On transforme chaque terme en utilisant la propriété de dérivation et les conditions initiales :
\[ \mathcal{L}\{y”\} + 3\mathcal{L}\{y’\} + 2\mathcal{L}\{y\} = \mathcal{L}\{e^{-t}\} \] \[ \bigl[s^2Y(s) – sy(0) – y'(0)\bigr] + 3\bigl[sY(s) – y(0)\bigr] + 2Y(s) = \frac{1}{s+1} \]En substituant \( y(0) = 0 \) et \( y'(0) = 1 \) :
\[ s^2Y(s) – 1 + 3sY(s) + 2Y(s) = \frac{1}{s+1} \]Isoler \( Y(s) \) algébriquement
On regroupe tous les termes en \( Y(s) \) :
\[ Y(s)\bigl(s^2 + 3s + 2\bigr) = \frac{1}{s+1} + 1 = \frac{s+2}{s+1} \] \[ Y(s) = \frac{s+2}{(s+1)(s^2+3s+2)} = \frac{s+2}{(s+1)^2(s+2)} = \frac{1}{(s+1)^2} \]Décomposer en fractions partielles
On reconnaît directement \( \dfrac{1}{(s+1)^2} \) dans la table : c’est la transformée de \( t\,e^{-t} \).
Appliquer la transformée inverse
On lit directement la solution dans le domaine temporel :
\( y(0) = 0 \cdot e^0 = 0 \) ✓
\( y'(t) = e^{-t} – te^{-t} \), donc \( y'(0) = 1 \) ✓
Applications concrètes
La transformée de Laplace est au cœur des disciplines d’ingénierie et de physique appliquée.
Analyse des circuits RLC, calcul des fonctions de transfert, réponse transitoire des filtres et amplificateurs.
Modélisation des systèmes asservis, analyse de stabilité par les pôles de \( F(s) \), correcteurs PID.
Réponse dynamique des structures, amortissement des oscillations, systèmes masse-ressort-amortisseur.
Transferts de chaleur transitoires, réponse d’un matériau à un choc thermique, conduction instationnaire.
Les erreurs classiques à éviter
- Oublier les conditions initiales : la propriété de dérivation fait apparaître \( y(0) \) et \( y'(0) \). Les omettre donne une solution fausse.
- Confondre \( s \) et \( i\omega \) : \( s \) est une variable complexe générale. On pose \( s = i\omega \) uniquement pour relier Laplace à Fourier — pas dans les calculs courants.
- Mauvaise décomposition en fractions partielles : un pôle double \( (s+a)^2 \) donne deux termes \( \tfrac{A}{s+a} + \tfrac{B}{(s+a)^2} \), pas un seul.
- Appliquer Laplace à \( t < 0 \) : la transformée de Laplace ne s’applique qu’aux signaux causaux, définis pour \( t \geq 0 \). Pour des signaux bidirectionnels, c’est la transformée de Fourier qu’il faut utiliser.
- Oublier de vérifier la convergence : la transformée n’existe que si l’intégrale converge, c’est-à-dire si \( \text{Re}(s) \) est suffisamment grand. La région de convergence (ROC) conditionne l’existence de \( F(s) \).
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Pour aller plus loin
La transformée de Laplace s’articule avec plusieurs outils mathématiques fondamentaux. Ces articles vous aideront à consolider les bases nécessaires.